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Jean Rouzaud se souvient de Jean Karakos

Le grand producteur français s'en est allé la semaine dernière.

Par Jean Rouzaud

 

Volpone et Falstaff. Bizot et Karakos. Ces surnoms ne sont que le côté théâtral et romanesque de deux garçons associés et liés dans ma vie, par leur passion exemplaire.

Vers 1973, Jean-François Bizot m’a accueilli dans la famille Actuel, en m’offrant un double disque superbe où les membres de Gong, Soft Machine et autres grands musiciens (les mélodistes du groupe de Canterbury : Daevid Allen, Kevin Ayers, Rober Wyatt…) agrandissaient le monde pop. Ce disque affichait le label Byg-Actuel, et je n’allais pas tarder à croiser Jean Georgakarakos, producteur et boss de ce label, aidé par Actuel.

Corps de lutteur, allure de gitan

JFB était déjà un personnage hors norme : secret, ironique, manipulateur et facétieux…Avec Karakos je découvrais un autre phénomène : profil de médaille, corps de lutteur, yeux turquoise, allure de gitan.

Autant Jean-François pouvait être réfléchi, prudent, froid, calculateur, autant Jean était entreprenant, fonceur, imprudent, un vrai aventurier de la musique qui le passionnait, et avec laquelle il faisait des merveilles.

J’appris qu’il avait déjà à son actif des musiques latines, du jazz, du free. Et aussi ces Anglo-saxons planants, et la création d’Actuel, le magazine jazz Pop Folk que JFB avait repris en 70, version underground !

En plus, toujours avec JFB un festival pop à Biot, façon pieds nickelés car sans aucune enceinte, les freaks étaient entrés gratos…
Puis, récidive et coup de maitre, un autre festival à Amougies avec la crème de l’époque : Zappa, Pink Floyd, Soft Machine, Beefheart, Ten Years After, Nice, Yes…à couper le souffle.

Encore ? Archie Shepp, Don Cherry, Steve Lacy, et des tas d’autres virtuoses pour ce qui fut le premier festival d’avant-garde free jazz, pop, rock, électro en 1969 ! Ils avaient aussi sorti un disque de musique balinaise enregistré sur place pour le film de JFB : la route, tourné en Inde, Ceylan et Bali…

J’étais impressionné. Puis je fus embarqué par mes affaires de rock décadent puis de punk. De leur côté JFB et JK avaient lancé Celluloid, label magique qui allait aussi s’avérer extraordinaire.

Débuts World avec Manu Dibango, les frères Touré Kunda, Youssou N’Dour, Salif Keita, Papa Wemba, Mory Kanté, Fela ! Une leçon avec les Grands africains... Ce qui me permit de faire du ski avec les adorables frères Touré, des philosophes pleins de drôlerie et de finesse. J’étais encore impressionné.

Puis Jean partit seul à New York, laissant l’Europe à l’autre moitié de Celluloïd, avec Gilbert Castro et JFB aux commandes. A NY, Jean rencontre Bernard Zekri et les bandes No Wave de Manhattan…

Suicide, Lydia Lunch, Soft Cell...

Et là, tenez vous bien : Celluloïd va sortir des disques historiques de nouveau : Suicide, Alan Vega, Richard Hell, Lydia Lunch, James Chance, John Lydon et Afrika Bambata, Soft Cell (Tainted Love !), the Last Poets !! C’est fou.

Encore ?.. Tuxedo Moon, The Residents ( !), et pour la France : Metal Urbain, Jacno (Triangle, losange ...) Mathématiques modernes (avec Edwige et Arto) Il venait de rattraper punk et new-wave d’un coup et il s’apprêtait à inventer l’ancêtre de l’électro clash avec les Rappers et les Rockers New Yorkais, aidé Par le producteur Bill Laswell. Jean Karakos, avant gardiste éclairé.

Son amour pour le Jazz et sa formation, ses expériences avec de grands musiciens, son oreille (sa « feuille » comme disait JFB) avait fait de lui un vrai découvreur de talents, qui n’était arrêté que par les moyens.

Lui et Jean-François risquaient de l’argent dans tous leurs élans, et ils se trompaient peu. Bien sur, les contrats et la comptabilité, les droits et les splits d’artistes sont des boulets qui aspirent une partie du Glamour de ces professions de directeurs artistiques. Le monde du Show Biz est impitoyable.

Je les admirais de se plonger dans les affres des comptes, de l’argent toujours insuffisant, et des dérives mentales des musicos. Très ingrat. Personnellement je place Jean Karakos bien plus haut que Chris Blackwell (sauvé par le reggae, auquel il ne croyait pas en 1970), vu toutes les découvertes variées qui l’ont occupé pendant 3 décennies et nécessitant une ouverture d’esprit et de goût peu commune.

Je pourrai continuer avec la Lambada (tube mondial que Jean est allé rechercher dans ses premiers amours latinos et brésiliens) et aussi la Colegiala (dont il a aidé à la ressortie), je pourrais parler des labels World auxquels il s’est intéressé ensuite et même techno !
Mais à ce stade de parcours pendant un demi siècle, je préfère me taire, afin de ne pas lasser les moins pointus en musique. Je faisais du dessin, de la Bd, de l’Art, des expos… et Jean et moi étions sur 2 planètes différentes, nous observant avec, je crois, bienveillance et respect, malgré le fossé qui nous séparait.

Avec le Flamenco , j’ai mieux compris la passion des musiques de ces deux mentors que Jean Georgarakos et Jean François Bizot furent dans ma vie.

Je ne lui ai pas assez montré mon admiration et mon affection.

Visuel : (c)  François Grivelet